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Gosses de Tokyo
Yasujirô Ozu, 1932
Synopsis :
La famille de monsieur Yoshii emménage dans la banlieue de Tokyo, ce qui lui permet de se rapprocher de son travail, et de son patron selon certaines mauvaises langues. Ryoïchi et Keiji, ses enfants, ont quelques difficultés à s'adapter à leur nouvel environnement scolaire. Alors qu'ils commencent à s'intégrer aux autres élèves, ils découvrent que leur père fait des courbettes à celui de Taro, un jeune garçon qui se laisse pourtant facilement dominer. Ils découvrent alors la rudesse des rapports sociaux.
Fiche technique :
Titre : Gosses de Tokyo (Et pourtant nous sommes né)
Titre original : Otona no miru ehon - Umarete wa mita keredo
Réalisateur : Yasujirô Ozu
Scénario : Akira Fushimi, Yasujirô Ozu
Directeur de la photographie, montage : Hideo Shigehara
Direction artistique : Yoshiro Kimura, Takejiro Tsunoda
Production : Shôchiku
Format : noir et blanc, muet, 1,37:1, 9,5mm
Année : 1932
Interprètes principaux :
Hideo Sugawara.......................Ryoïchi
Tokkan Kozo............................Keiji
Tatsuo Saito..............................le père
Mitsuko Yoshikawa..................la mère
Takeshi SakaMoto....................le patron
Le Japon a connu des réalisateurs d'un talent certain, parfois élevés au rang de maîtres. Parmi ces maîtres, on peut parler notamment d'Akira Kurosawa. Mais il n'était pas le seul. On trouve aussi Kenji Mizoguchi, Mikio Naruse et... Yasujirô Ozu dont nous allons parler maintenant.
Petite brève biographique : Il nait en 1903 à Tokyo et part vivre avec ses parents non loin de Nagoya. C'est vers l'âge de 10 ans qu'il commence à s'intéresser au cinéma, alors que celui-ci n'en est encore qu'à ses débuts. Le cinéma japonais d'alors n'est pas particulièrement développé, et c'est surtout vers le cinéma occidental qu'il se tourne, avec des réalisateurs très bien connus aujourd'hui comme Chaplinou Lubitsch. Il entre à la Shôchiku en 1923, devient assistant caméraman, puis assistant réalisateur. C'est en 1927 qu'il réalise son premier film : Le sabre de pénitence. Mais problème, il est appelé par l'armée et ne peut donc pas le terminer. Mais par chance, son passage à l'armée est de courte durée, et il revient l'année suivante.
A partir de 1929, on remarque que sa filmographie est très portée vers le monde estudiantin : Jours de jeunesse, Combats amicaux à la japonaise, J'ai été diplômé, mais... Tout comme Chaplinaux USA, Ozuva résister au parlant, et ne tournera son premier film parlant qu'en 1936, Fils unique, soit cinq ans après le premier film parlant japonais. Avec l'arrivée de la guerre, sa carrière ralentit, comme pour beaucoup de cinéastes de cette époque. On note toutefois un film remarquable de sa carrière en 1941 : Il était un père.
Mais ce n'est véritablement qu'avec Récit d'un propriétaireque son rythme de réalisation reprend. A partir de la fin des années 40 il réalise les films que nous connaissons le mieux en occident, et qui bénéficient de relativement régulières rééditions : Printemps tardif(1949), Été précoce(1951), Fleurs d'équinoxe(1958, son premier film en couleurs), Herbes flottantes(1959), Le goût du saké(1962), et surtout Le Voyage à Tokyoen 1953 qui est sans nul doute celui que je préfère.
Il meurt en 1963, à l'âge de 60 ans.
Yasujirô Ozu a donc un pied dans le muet, et un pied dans le parlant. Malheureusement, bon nombre de ses films muets ne sont plus disponibles, la guerre étant passée par là. Peut-être qu'un jour certaines bobines seront retrouvées, quelque part dans les réserves d'un musée argentin... Allez savoir. Parmi ses films muets, quelques-uns ont eu un certain succès. C'est le cas de Gosses de Tokyo, réalisé en 1932. Si la France a eu son Zéro de conduite(Jean Vigo, 1932), le Japon a eu Gosses de Tokyo(je vous l'accorde, le rapprochement est légèrement fallacieux).
Trois choses sont à retenir. Tout d'abord le fond. Les deux enfants de monsieur Yoshii, découvrent que la hiérarchie sociale n'a pas forcément de rapport avec les capacités intellectuelles de chacun, mais que l'argent est responsable pour beaucoup. Pour protester contre leur père qui fait des courbettes à son patron (patron qui se trouve être le père d'un de leurs camarades), ils décident, après une grosse colère, de faire une grève de la faim. Par le biais de ce film et de ces deux enfants, Ozuparvient à mettre en exergue une certaine forme de hiérarchisation sociale. Ozu porte un regard particulier sur l'enfance, car les enfants voient le monde du manière brut, presque naïve. Mais cette vision contient aussi une certaine vérité dont les adultes ont du mal à s'accommoder. Le père sait que, quelque part, ses enfants ont raison. Il n'a de cesse de leur répéter qu'il faut travailler à l'école pour devenir quelqu'un d'important, et que lui-même avait des 20 en calligraphie et en calcul. Mais, à quoi cela sert-il d'être meilleur que le fils du patron, si c'est pour devenir son employé ?
La fin du film présente une résolution heureuse à ce conflit. La mère prépare des onigiri et les déposes non loin des deux enfants. Ceux-ci attendent d'être seuls pour manger. Mais les parents les observes. Le père se lève et va les voir. Les deux enfants se dépêchent de cacher la nourriture, mais c'est trop tard, ils sont vus ! Le père prend lui aussi un onigiri et attend que ses enfants fassent de même. Tous trois finissent par manger, sous les yeux comblés de la mère (personnage silencieux presque tout le long du film, mais figure véritablement bienveillante). Ainsi les trois protagonistes retrouvent les bases de la vie communautaire et familiale : la prise de repas commune. Et par ce biais, on touche à quelque chose de plus profond. L'importance qu'a un personnage par rapport à un autre n'est pas forcément due à son rang social. Mais l'amour, la filiation, le bonheur de vivre avec les siens en harmonie, peut-être est-ce là une autre forme d'importance, à la fois différente et supérieure à l'importance sociale.
La deuxième chose qu'il faut retenir, c'est qu'Ozu, même en traitant un sujet de fond comme celui-ci, n'oublie pas de rester léger. Ainsi, une grande place est faite au comique, surtout au comique de gestes. Ainsi, il joue beaucoup avec les grimaces des enfants, leurs expressions de visages etc. Mais également avec le comique de situation, entre autres la relation inverse du père, qu'ils entretiennent avec le fils du patron. Ce dernier se laissant facilement dominer par les deux enfants lors de leurs jeux communs (pourtant, les deux enfants font aussi l'expérience de la courbette pour obtenir les faveurs du fils du patron, puisqu'ils lui offre un œuf pour pouvoir avoir le droit d'assister à la projection faite par le patron).
La troisième chose enfin qu'il faudrait retenir, c'est l'esthétique de ce film. Lorsque l'on regarde un film japonais d'Ozu, on sait tout de suite qu'il en est le réalisateur. Outre ses thèmes de prédilection autour de la famille, l'esthétique qu'il apporte à chacun de ses films lui est propre. Gosses de Tokyo, même s'il s'agit d'un de ses films de début de carrière, n'est pas exempt de cette empreinte. La plus flagrante est le fait qu'Ozu choisit de placer sa caméra très bas. On pourrait croire qu'il s'agit d'une contrainte qu'il s'impose en intérieur (il a tendance à tourner dans des intérieurs traditionnels). Mais ce n'est pourtant pas cette topographie des décors qui impose ces choix. On remarque qu'en extérieur aussi, il ne positionne pas sa caméra plus haute que les enfants. Bien entendu ce procédé le contraint à toujours être en légère contre-plongée.
On notera aussi la quasi absence de mouvements de caméra, à l'exception de quelques travelling lors de certains plans de marche. La plupart du temps, Ozufait des plans fixes. Par contre, Gosses de Tokyo ne présente pas les célèbres champs/contres-champs frontaux qui font aussi d'Ozuun cinéaste au stylisme si particulier.
Je ne m'attarderai pas plus longtemps sur ce film, même si nous aurions pu parler d'autres choses encore, notament de la différence occident/Japon dans les décors intérieurs en fonction de la classe sociale, mais là n'est pas l'intérêt du film. Un peu difficile à trouver (ou en tout cas plus difficile à trouver que ses films à partir des années 50), il n'en reste pas moins très intéressant. Tant sur un plan social, grâce à l'universalité de son sujet, que sur le plan esthétique puisqu'il porte déjà, en 1932, la marque du maître.
Ma note : 8/10
À samedi prochain (pour un article un peu plus long sur le Godzillade 1954 dans le cadre du Japanese Film Blogathon).
Emmanuel.
Enjoy
Ce blog est tenu par deux rédacteurs : Emmanuel Jory, et Clément Drouard. Il n'empêche que certains articles peuvent, de manière occasionnelle, être rédigés par des rédacteurs extérieurs. Tous deux sommes étudiants en cinéma à l'Université de Strasbourg. Après la création d'un site internet il y a deux ans, permettant aux étudiants de la filière de diffuser leurs créations via WebTV, mais aussi de rattraper un ou l'autre cours auquel ils n'auraient pas pu assister ainsi que de s'informer sur la filière des Arts du Spectacle, nous avons éprouvé le désir de nous plonger dans une nouvelle aventure. Après réflexions et débats, nous avons opté pour la création d'un blog avec la thématique que vous connaissez. Cela nous permet, tout en nous faisant plaisir, de partager gratuitement notre passion pour le cinéma, japonais en particulier.
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Bonne visite,
Emmanuel J, Clément D.
L'image de
bannière est issue du film Mogari no mori (La Forêt de Mogari), de Naomi Kawase,
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