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Vers une figure commune de l'attitude spectrale

 

Analyse iconographique de la figure du spectre à travers les

films fantastiques japonais contemporains.


Vers une figure commune de l'attitude spectrale.


 

par Jérémie Valdenaire

 

 

 

L'apparition sur les écrans japonais de Ring (du réalisateur NAKATA Hideo) en 1998 a bouleversé le monde du cinéma d'horreur, en ancrant la figure du spectre dans une dichotomie marquée entre les croyances traditionnelles du Japon et un environnement réaliste et contemporain. Le fantôme de Sadako traversant la télévision pour venir chercher sa victime a considérablement marqué les esprits, au point de créer un nouveau cliché, allègrement repris voire plagié dans de nombreux autres films, mais atteignant rarement un niveau de maîtrise semblable. Ces films véhiculent pour la plupart une vision semblable du spectre, celle d'une jeune femme aux longs cheveux noirs de blanc vêtue se déplaçant par des mouvements désordonnés.

 

Qu'est-ce qui terrifie à ce point les japonais dans ce visage invisible car couvert par de longs cheveux sales ? Pour comprendre cette « horreur que nous ne saurions comprendre »1, il faut connaître un peu la culture japonaise, qui témoigne d'une attention toute particulière aux cheveux , et ceci dès le Japon féodal, comme en témoignent les films de KOBAYASHI (le chignon coupé qui force les généraux à se suicider pour déshonneur dans Hara-kiri (Seppuku) en 1962, ou les longs cheveux qui subsistent encore après la mort d'une femme et reviennent hanter son mari infidèle dans la première histoire de Kwaidan en 1964). Il y a tout un rituel lié aux cheveux, et le fait de les laisser à l'abandon inspire déjà beaucoup d'horreur chez les spectateurs japonais. En masquant le visage, ceux-ci créent déjà un mystère épais quant à ce même visage, et inversent les valeurs établies. Car chez le fantôme japonais, tous les codes sont inversés, et c'est ce qui déclenche le mécanisme de la peur (on se souvient de l’œil inversé de la même Sadako par exemple). Inversion d'autant plus intéressante qu'elle est parfois réelle, comme en témoigne le tournage de la scène du puits dans Ring : l'actrice a du exécuter le mouvement à l'envers pour qu'une fois remis à l'endroit il bénéficie de cet aspect irréel et déséquilibré. De même, en masquant le visage, un doute est crée, car on n'arrive plus à distinguer le dos du torse, sentiment renforcé par la robe blanche et ample qui masque toutes les formes féminines.

 

 

 

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Ring (Ringu), 1998, NAKATA Hideo



 

Mais qu'en est-il alors de la mère dans le rêve de l'enfant dans Le Miroir (Zerkalo) de TARKOVSKI ? Ce film sort de notre corpus allègrement, de par sa date de sortie (1974), et surtout par son éloignement du cinéma japonais. Pourtant, l'attitude de la mère ne peut que faire écho aux futurs films de la J-Horror. Il s'agit encore une fois d'un masque naturel du visage, qui crée une distance entre l'être aimé (la mère), et son souvenir, en lui donnant un aspect menaçant de méduse. Le but de TARKVOSKI, comme il en témoigne dans son livre Le Temps Scellé, était de faire de la mère un être à double face, tantôt accueillant, tantôt menaçant. Cette dualité a été inspirée pour lui par le tableau Portrait de jeune femme au genièvre, de Léonard de Vinci, dont il disait ceci : « Cet instant où le positif cesse de l'être, où il glisse vers le négatif, et inversement, est insaisissable »2. On voit à quel point cette phrase résume à elle seule l'esthétique de cette scène, et plus généralement de la vague de J-Horror à venir. Le parallèle avec la méduse, fait à l'époque pour cette scène onirique, est d'ailleurs on ne peut plus d'actualité pour la Sadako de Ring,car c'est bien en croisant son regard que les personnes maudites meurent. Un aspect intéressant de ce glissement vers le négatif est la nature originelle des fantômes (et de la mère), à savoir une personne positive, quasi virginale. Ce n'est que lors du passage de la condition d'humaine à spectre que le glissement se fait (ou le passage vers le souvenir dans le cas du Miroir). Comme si le traitement accordé à la pureté (souvent la mort), mène à un basculement dans le négatif complet, dans un esprit de vengeance. Cette scène de rêve dans le film de TARKOVSKI semble être une véritable matrice pour le cinéma d'horreur Japonais contemporain, et surtout pour NAKATA, comme en témoigne une scène de Dark Waters, où l’héroïne part chercher sa fille dans un appartement inondé, dont l'esthétisme ne peut que rappeler Le Miroiret ses murs cascades. A ce titre, l'eau, comme pour TARKOVSKI, semble être un élément clé de ces deux films de NAKATA, mais dans une toute autre mesure, l'élément étant lié directement à la mort (les deux fantômes suivent des morts par noyade).

 


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Le Miroir (Zerkalo) 1974 , Andrei TARKOSVKI

 

 

 

 

Le cas est encore plus intéressant dans le film Séance(Korei) de KUROSAWA. Le photogramme que j'ai sélectionné montre la petite fille avant son passage dans le monde spectral, c'est à dire qu'elle est encore vivante à ce moment du film. Pourtant, elle possède déjà les attributs du spectre : la robe aux couleurs chatoyantes (un autre fantôme plus tôt dans le film portait déjà une robe rouge vif), qui contraste avec l'univers morose du Japon dépeint par le réalisateur, les cheveux souillés masquant le visage, les mains inversées et des mouvements faits de reptation et de gestes désynchronisés. Cette apparition témoigne déjà du futur de la petite, et le spectateur peut déjà prendre connaissance de ce qui lui arrivera, dans une sorte de prémonition visuelle (encore plus intéressante du fait que le film met en scène une femme médium). L'entrée en scène de la fille est d'ailleurs la même que quand elle sera morte, ce qui fait que selon les codes du cinéma d'horreur japonais, il est très difficile, dans cette scène, de savoir si elle est vivante ou morte.

 

 


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Séance (Korei), 2000, KUROSAWA Kiyoshi

 

 

 

Le second motif récurrent est celui de l'inversion des mains. En occident, le geste de présentation des mains, paume vers le sol, témoigne plus de la soumission (comme le geste de tendre les mains à un policier pour se faire menotter par exemple). Le geste est notamment visible dans La Nuit des Morts-Vivants(Night of the Living Dead), 1968, de George ROMERO, qui donne un aspect non menaçant aux zombies, seul leur quantité créant la peur. Ce n'est absolument pas le cas dans les pays d'Extrême Orient, où ce geste est accompagné de tout un passé religieux. Il faut se tourner vers la mythologie bouddhiste pour comprendre l'utilisation de cette position, et plus précisément le symbole du Yin et du Yang (In et Yo au Japon), comme en témoigne Max TESSIER dans son livre Images du Cinéma Japonais3. Le Yo, toujours pour les bouddhistes, est associé au masculin, à la clarté, au positif, et est corporellement placé sur la paume de la main. Le In, quant à lui, est sur le dessus de la main. Le spectre, en avançant paumes vers le sol, ne montre que l'aspect négatif de ces mains. Mais comme souvent dans les mythes asiatiques, cela va au delà de cette simple dualité entre positif et négatif, le In représentant aussi la lune, la nuit, le froid, et surtout le féminin. L'inversion du spectre, déjà visible par les cheveux, est ici renforcée par la position des mains, qui fait résonance à tout un passé culturel et religieux. Mais ce geste, même si il relève du négatif, reste tout de même un geste loin de l'étranglement ou autre geste agressif. Car les fantômes du cinéma japonais cherchent surtout la vérité, à l'image du fantôme de Séance, qui est présent uniquement comme remord et non comme réelle entité maléfique, ou d'une autre fillette, celle de Dark Waters, dans un besoin d'affection post-mortem.

 

 

 

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Le Miroir (Zerkalo) 1974 , Andrei TARKOSVKI

 

 


 Le spectre japonais est donc un être qui vit à travers une symbolique, placé dans un monde moderne, mais imprégné de traditions ancestrales. A travers ces deux postures, à priori banales, il crée une éloquence de la peur, transcendée par des mouvements empruntés à la danse Butô, danse expérimentale japonaise des années 60. On se souviendra alors de la phrase d'HIJIKATA Tatsumi, fondateur de ce mouvement, qui permet, à travers son rapport à cette danse, de la mettre en relation avec nos fantômes et souvenirs : « Le butô est un cadavre qui se relève dans une tentative désespérée de posséder la vie »4. Spectres, souvenirs fantasmés, femmes méduses, ces fantômes aux gestes éloquents n'ont pas fini de nous hanter et de hanter le cinéma à venir, chaque réalisateur transcendant les codes établis à chaque film, nous donnant une nouvelle palette d'interprétation possible.

 

 

J.V.

 



1Fantômes du cinéma japonais, Stéphane du Mesnildot, Rouge Profond 2011, page 101

2Le Temps Scellé, Andrei Tarkovski, Petite bibliothèque des cahiers du cinéma 2004, page 127

3Images du cinéma japonais, Max Tessier, Editions Henry Vernier, page 121

4From being jealous of a dog's vein, Hijikata Tatsuma, 1976 consultable à cette adresse : http://www2.hu-berlin.de/japanologie/dokumente/studium/Hijikata.pdf, page 2

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Ce blog est tenu par deux rédacteurs : Emmanuel Jory, et Clément Drouard. Il n'empêche que certains articles peuvent, de manière occasionnelle, être rédigés par des rédacteurs extérieurs. Tous deux sommes étudiants en cinéma à l'Université de Strasbourg. Après la création d'un site internet il y a deux ans, permettant aux étudiants de la filière de diffuser leurs créations via WebTV, mais aussi de rattraper un ou l'autre cours auquel ils n'auraient pas pu assister ainsi que de s'informer sur la filière des Arts du Spectacle, nous avons éprouvé le désir de nous plonger dans une nouvelle aventure. Après réflexions et débats, nous avons opté pour la création d'un blog avec la thématique que vous connaissez. Cela nous permet, tout en nous faisant plaisir, de partager gratuitement notre passion pour le cinéma, japonais en particulier.

Nous espérons que vous apprécierez nos efforts. N'hésitez pas à laisser vos commentaires sur les différents articles, cela nous permettra d'améliorer leur contenu.

 

 

Bonne visite,

Emmanuel J, Clément D.

 

 

L'image de bannière est issue du film Mogari no mori (La Forêt de Mogari), de Naomi Kawase, 2007.

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